Bijou, le dernier cheval de Puimoisson

"... Bijou ? Oh ! peuchère, ça fait 23 ans que je l'ai ! vouèi, 23 ans... même que j'en avais un avant, que je l'ai appelé Bijou aussi... même couleur mais pas la même race. Celui-là, c'est un Breton croisé et attention, il est entier ! alors m'as coumprès... Vouèi, 23 ans... il vient de Villelaure, que quand je suis allé le chercher, il était marqué pour aller à l'abattoir... il avait 18 mois.
...l'hiver, deux tournées par semaine d'une matinée.. plan, plan... l'été, trois tournées, pourquoi, y a beaucoup plus de monde ! Je commence à 7h et à 11h et demi, j'arrête. Il y a 33 ans que je fais ça.. vouèi, 33 ans.. un point c'est tout !
Maintenant, ils ont acheté le camion... mais je leur donne pas tord.. mais ils me laissent le faire car-même avec Bijou, pourquoi, ils veulent pas me faire de la peine ! Ils osent pas me dire "fout le camp!" Voilà, j'ai 70 ans je suis de 19.
Pourquoi, étant rien que des gens du pays... des conseillers... tout ça... Tè y en a qui se rappellent qu'ils étaient encore en culotte courte que je faisais déjà les poubelles avec Bijou !... non... ils osent pas me le dire! ils sont braves !
...et puis les poubelles... avec le camion on les fait pas si bien qu'avec Bijou !
... vouèi, Bijou il connait tout... il s'arrête, il repart, tè ma belle ! Y a qu'aux feux rouges il s'arrête pas, même que les gendarmes me l'ont dit l'autre jour.. "faudra lui apprendre à s'arrêter aux feux rouges à Bijou" ...J'y ai rien dit, pourquoi, c'étaient les gendarmes... mais tè..."
Bijou, il ira pas à l'abattoir, il mourira comme ça... il mérite pas ça ! Non ! pas Bijou..
.. et puis, il a tourné deux films Bijou ! Le dernier, y doit y avoir 12 ans à peu près. C'était "Les lavandes de la résidence".. pour la télé, l'autre, c'était "l'enterrement avec le corbillard."


Propos recueillis par Sébastien Perez pour "La voix du Verdon" le 6 août 1988

 

Tous derrière, et lui devant ou la vie de Bijou, cheval breton

 

Bijou a disparu, il y a quelques semaines. Puimoisson est bien triste et ressent un grand vide. C'était un grand cheval brun de plus de six cent kilos, costaud, de race breton et ardennais. De la bonne bête solide. Il n'aimait pas le mauvais temps mais avait du courage. Son patron le protégeait parfois d'une couverture, si d'aventure, au cours de ses promenades, il pleuvait;
Il n'est pas mort foudroyé, non, il est mort pratiquement de vieillesse : une chute malencontreuse, dans les ruelles du village est à l'origine de sa disparition.
C'est vrai que le jour où il glissa, son "maître" Albert Pierrisnard eut du mal à le redresser.
C'était, il y a quelques mois, et c'est grâce à la bonne volonté des femmes du village qu'on le remit sur pied. Nul homme n'était à proximité, au moment de l'accident.
Et depuis, la maladie latente, le minait. Les vétérinaires, l'attention de son maître n'y purent rien, et un jour Bijou dans un grand fracas, s'écroula au fond de l'écurie. Il avait 27 ans et était le compagnon d'Albert depuis le jour où un maquignon de Villelaure lui céda. C'était alors un jeune cheval de deux ans. C'était le compagnon inltelligent des labours.
"Dans la vigne, il allait sans guide, jamais il n'abîma un cep, il savait filer droit!" se souvient Albert.
Trois fois par semaine, par les ruelles escarpées, il promenait le tombereau, et son patron ramassait inlassablement les poubelles, sachant s'arrêter au stop (car l'ami connaissait le code de la route) et devant le bistrot où il avait droit au sucre.
Il n'en repartait que lorsque Albert sortait du bistrot ! D'ailleurs, il ne fallait rien lui expliquer : il avait tout compris !
On ne le verra plus partir tout seul à travers les rues, pour rejoindre le pré, sans piétiner les champs voisins, et le soir lorsqu'il en avait assez, recherchant le calme de l'écurie, il faisait signe à son patron.
Et si celui-ci lambinait, Bijou rentrait tout seul à la maison.
Puimoisson était fière de sa mascotte, connue dans toute la région, pour son intelligence. Il n'avait pas grand chose d'animal c'était "le corps humain" disait-on.
il fut acteur de deux films. Jean Prat, cinéaste et amoureux du pays, aima beaucoup travailler avec lui. Dans "les lavandes et le réséda", Bijou fut un acteur très prisé. Lors de la mort du gentil cheval, il écrivit une belle lettre à Albert Pierrisnard :
"J'imagine que vous avez beaucoup de chagrin et je tiens à vous dire en toute sincérité que j'ai eu moi-même une très grande peine. Bijou, dans mon souvenir, n'était pas simplement un vieux cheval : c'était presque une personne, en tout cas un personnage inséparable de l'image de Puimoisson que j'aime tant. Je n'arrive pas à croire qu'on n'entendra plus jamais le bruit de ses sabots et le son de ses clochettes si clair, le matin dans les petites rues..."
"Au revoir Bijou..."


Le Méridional article du 28 mai 1990