Maria Borrély

Maria Borrély, institutrice, journaliste, écrivaine, qui fut la payse de Giono qu’elle rencontra et avec qui elle se lia d’amitié, n’a pas connu la même notoriété que lui. Pourtant sa vie et son œuvre valent d’être largement connus et reconnus. Elle fut non seulement une femme engagée et d’avant-garde tant dans ses idées pédagogiques que dans ses choix politiques, écologiques et féministes avant l’heure, mais aussi une auteure de grand talent à qui il convient de redonner la place qu’elle mérite.

Les parents de Maria

Originaires du Sud-Est de la France, les parents de Maria sont des montagnards. Rosalie Théodore Armand, la mère, est née le 27 avril 1863, à Barret-le-bas, un petit village d'environ 300 habitants appartenant à l'arrondissement de Gap et au canton de Ribiers.

La famille d’Augustin Julien Brunel, le père de l’institutrice, dont il est plus difficile de retrouver la date de naissance, habite Barret-le-Haut où les conditions de vie sont plus difficiles ce qui a poussé Julien à embrasser la carrière militaire. Devenu sous-officier de l’infanterie, il est envoyé comme surveillant au bagne de Cayenne, sur ordre du ministre des Colonies. Lorsqu’il revient de cet enfer, il se marie avec une fille de Barret-le-Bas, Théodore Armand, jeune femme douce et pieuse au regard clair – la plus tendre des mères dira plus tard sa fille. Il est affecté à Marseille comme gardien de la paix avant d’être nommé inspecteur de police chargé des mœurs.

Le jeune couple habite un modeste appartement dans le quartier populaire des Chartreux au n°1, boulevard National. Théodore donne naissance à un premier enfant, Adrien en 1888 puis, un an et demi plus tard, à la petite Maria Rose, le 16 octobre 1890.

L'enfance de Maria

Marseille 1890-1893

La famille mène une vie paisible jusqu’au jour où la petite fille revient à la maison avec une forte fièvre et de violents maux de tête. Le médecin diagnostique une attaque de poliomyélite. Après des jours de soins attentifs, la petite est sortie d’affaire mais la maladie la laisse boiteuse, redressant son pied droit vers sa jambe en un « talus ». Comme un troisième enfant s’annonce et que Maria requiert une attention constante et des soins coûteux, les parents doivent se résoudre à se séparer de la fillette la confiant à la sœur de Julien qui le leur a proposé.

 

Aix en Provence  1894-1904

Tante Madeleine vit bourgeoisement à Aix-en-Provence avec Louis Dufort, un veuf d’âge mûr sans enfant. En 1893, au moment où la petite Maria tombe malade, il est le directeur local du journal Le Petit Marseillais qui deviendra plus tard La Marseillaise. Le couple habite un immeuble cossu sur le cours Mirabeau. L’oncle Dufort, qui n’a pas d’enfants se prend d’affection pour cette petite fille à l’intelligence précoce et Maria, avec l’accord familial, finit par s’installer à Aix. Dans un tel environnement, Maria se refait une santé. Dans les locaux du Petit Marseillais, elle côtoie une foule de journalistes, de sténographes, de coursiers. Son oncle souhaite qu’elle soit inscrite au collège pour acquérir une solide culture littéraire classique.

Elle ne le déçoit pas, c’est une élève aussi studieuse que brillante.

L'école normale d'institutrices (1906 - 1908)

 

Après le décès de l’oncle Louis survenu brusquement lors de l’été 1905, Maria rejoint ses parents à Mane où ils habitent avec leurs enfants. Ils y tiennent un bureau de tabac. Ils ont quitté Marseille après un événement dramatique qui a failli coûter la vie à Julien. Au cours d’une rixe violente, il ne put éviter l’attaque violente d’un de ces « apaches » toujours prompt à sortir un couteau. Après une année au collège de Mane, ses parents n’étant pas assez riches pour lui permettre d’entrer au lycée afin d’y passer le baccalauréat, Maria en 1906, est admise à l’école normale d’institutrices de Digne. 

Elle a obtenu une dispense d’âge et réussi le concours d’entrée. En élève attentive et studieuse, Maria engrange les leçons qui se fondent sur la stimulation de l’intelligence et l’éveil de l’esprit critique.

Les débuts professionnels (1909 - 1010)

Maria, pour son premier poste, est nommée dans le hameau de Certamussat, situé à 1650 mètres d’altitude sur la route du Piémont, à l’extrémité est du département des Basses-Alpes. A tout juste dix-neuf ans, elle va devoir faire ses armes dans le métier sans aucune aide et apprendre à vivre dans ce pays de montagnes si différent de tout ce qu’elle a connu jusqu’alors.

Elle y fait la connaissance d’Ernest Borrély, un jeune instituteur en poste à Maison-Méane, à quelques kilomètres de Certamussat. Ernest a pris fait et cause pour sa jeune collègue quand le curé de Certamussat lui a mené la vie dure avec ses paroissiens les plus pieux.

Ernest Borrély est né le 12 mai 1889 à l’Argentière-La Bessée, une commune des Hautes-Alpes où son père était en poste. Il est le fils de Hylarion Louis Borrély, gendarme à cheval, originaire de Senez dans les Basses-Alpes, et d'Angélique Nicolas, ménagère, dont la famille était établie à Sanières, un hameau proche de Barcelonnette. Ayant perdu son père lorsqu'il était encore très jeune, il a été élevé avec sa sœur Amélie, par leur mère, Angéline.

 

Depuis son mariage, l’institutrice a été affectée à divers postes dans la vallée de l’Ubaye : aux Thuiles puis au hameau des Prats, et enfin à Jausiers où est né son fils Jacques le 30 novembre 1911.

Ernest fait son service militaire au 157e régiment d’infanterie alpine, un régiment de forteresse, chargé d’occuper les différents forts du secteur de l’Ubaye. Maria, de son côté doit affronter les critiques de ses inspecteurs qui trouvent son savoir trop livresque et lui reprochent son esprit critique. Nommés à Saint-Paul, le 3 août 1912, les époux vivent avec leur petit garçon dans l’école du village. Ernest fait la classe aux grands au premier étage d’un vaste bâtiment qui abrite aussi la mairie et la Justice de Paix. Au second, Maria s’occupe des petits. Leur appartement se trouve au troisième et offre une vue imprenable sur l’Aiguille du Chambeyron.

La Grande Guerre (1914 - 1918)

 

 

 

 

En 1914 : la guerre éclate. Ernest rejoint ses casernements à Chorges et les soldats s’embarquent pour l’Alsace le 17 août à bord de cinq trains. Depuis plusieurs années, Ernest souffre de l’estomac et sa maladie empire à la guerre. Cela lui sauve la vie : il est démobilisé le 20 août 1915 et reprend son poste à Saint-Paul où il est titularisé. Ernest restera toute sa vie fragilisé par sa maladie que la guerre a rendue chronique et incurable. Quant à Maria, elle devient définitivement partisane de la paix lorsqu’elle apprend la mort de son frère Roger, en 1917, pendant une opération de déminage.

 

L’année suivante, elle fait l’objet d’un signalement du préfet au ministre de l’Intérieur car elle signe un manifeste daté du 13 avril 1918, adressé à « M. Loriot, député SFIO, 9, avenue du Prix-de-Flandre, Paris. » Dans le journal anarchiste La Plèbe, Loriot se démarque du pacifisme des instituteurs pour rejoindre les partisans de Lénine appelant les socialistes européens à la révolution sociale immédiate. 

Lors de la création du Syndicat des Instituteurs et Institutrices Publiques des Basses-Alpes, le 1er mars 1919, Maria en devient la secrétaire. Elle est aussi secrétaire du syndicat des membres de l’enseignement laïque (FMEL) de tendance anarcho-syndicaliste, prônant dès le 1er novembre 1919 dans les Alpes Nouvelles, journal publié à Gap, l’adhésion des instituteurs à la IIIe Internationale.

Après la guerre, le couple est nommé à Seyne-les-Alpes en septembre 1917, avant d’être affecté à Puimoisson en 1918 sur le plateau de Valensole

Puimoisson (1918 - 1933)

Puimoisson classe 1919 Maria et Ernest Borrély
Puimoisson classe 1919 Maria et Ernest Borrély

Ernest et Maria sont à présent adeptes de la pédagogie Freinet qui, avec d’autres instituteurs de son époque, défend le principe d’une participation active des élèves à leur propre formation dans les domaines les plus variés : intellectuels, artistiques, physiques, manuels et sociaux concernés à part égale. La contrainte est utilisée le moins possible afin de favoriser le goût de l’étude et des apprentissages. Cela donne de bons résultats dont Maria et Ernest recueillent les fruits auprès des élèves, de leurs parents mais aussi des inspecteurs.

Maria, devenue journaliste, multiplie les articles d’opinion dans le Travailleur des Alpes, organe hebdomadaire de la Fédération socialiste des Basses-Alpes (SFIO) dont le directeur est le député Charles Baron, un ingénieur militant socialiste.  Ernest et Maria participent en tant que délégués

syndicaux des Basses-Alpes au 18e congrès national de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO, parti socialiste) qui se déroule à Tours, du 25 au 30 décembre 1920. Après avoir publié, dans Le Travailleur des Alpes du 6 août 1921, un article intitulé « Les lois scélérates » dans lequel Maria attaque violemment le gouvernement, il lui est signifié une interdiction d’écrire sur des sujets politiques sous peine de révocation. 

Elle obtempère provisoirement car la famille s’est agrandie : Pierre, le second fils, est né le 9 mars 1921.

A Puimoisson, les Borrély participent aussi à de nombreuses rencontres avec les artistes du département et se lient d’amitié avec des écrivains ou de jeunes artistes et créent au village un foyer intellectuel pétri de convictions pacifistes, régionalistes ou – ce qui n’est pas contradictoire – internationalistes mais surtout idéalistes.

 

 

 

 

En 1927, Maria qui a plus de temps à consacrer à l’écriture car ses enfants ont grandi, rédige son premier essai intitulé Aube...

Écrit « à la gloire des plantes et des fruits de la terre », écologiste avant l’heure, Aube… se veut un chemin pacifiste vers une vie harmonieuse et simple débarrassée des besoins factices créés par la société.

Il ne trouve pas d’éditeur et sera publié à compte d’auteur en 1928 chez Figuière, grâce à une souscription faite auprès des instituteurs du département.

 

 La vie d’Ernest et Maria change aussi avec l’achat d’une voiture qui leur offre l’opportunité de lier une amitié durable avec Jean Giono. Fondatrice du Travailleur des Alpes, Maria a eu depuis les années 1920 plusieurs fois l’occasion de lire des articles que Giono a proposés au journal. Quelques semaines après sa parution, Colline est célébré par de nombreux critiques. Maria en propose une critique élogieuse dans Le Travailleur des Alpes, dès le 6 avril.

 

 

Le couple invite Giono à venir à l’école pour rencontrer les Puimoissonnais qui désirent eux aussi faire sa connaissance. De cette amitié vont naître non seulement de riches échanges humains mais aussi des possibilités d’édition inespérées pour Maria au service de laquelle l’écrivain va mettre sa jeune notoriété.

C’est ainsi qu’elle publie son premier roman Sous le vent chez Gallimard, où elle est encensée par Gide.

 

 

 

 

 

 

Elle s’attelle aussitôt à son second roman Le Dernier feu pour honorer son exigeant contrat de dix romans (à raison d’un par an) que lui a fait Gallimard. Son excessive discrétion, cependant, nuit à sa carrière. L’écrivaine refuse de donner des conférences à Paris. Le Dernier Feu est pressenti un temps pour concourir afin d’obtenir le prix Femina. Mais cela ne se concrétise pas.

 

Digne : la Deuxième Guerre mondiale et la Résistance

Toute la famille quitte Puimoisson après y avoir vécu 14 ans et déménage pour se rendre à Digne dans un appartement modeste au troisième étage d’un immeuble du boulevard Thiers. Ernest vient d’y obtenir, grâce à de bonnes inspections et à une délégation rectorale, un poste de professeur adjoint au lycée Gassendi qui dispose de classes primaires. À la rentrée de septembre 1933, il commence son enseignement en classe de septième. Maria est en congé maladie longue durée. Elle sombre dans la dépression consacrant le plus clair de son temps à la lecture, notamment Feuilles d’herbe du poète Walt Whitman et la Bible.

Le fascisme et le nazisme progressent. La guerre menace. Ernest, devenu inspecteur de l’enseignement technique en 1936, continue activement à militer. L’instituteur est à présent l’un des leaders départementaux de la SFIO et il administre son organe fédéral, Le Travailleur des Alpes. Maria, qui a recouvré une meilleure santé et s’est remise à l’écriture, semble cependant se tenir toujours à la frontière du monde réel. En 1938, Ernest demande la « séparation de corps » et rejoint le second foyer qu’il a fondé avec une autre femme dont il aura deux enfants.

Néanmoins, lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate le 3 septembre 1939, Maria cesse de se pencher sur ses déboires conjugaux ou sur son mal-être. Dès le début du conflit, elle entre en résistance contre l’envahisseur. Le 15 décembre 1940, Ernest reçoit du secrétaire d’État à l’Instruction publique le procès-verbal de sa révocation d’enseignement primaire en raison de ses activités syndicales et peut-être aussi en raison de sa vie privée – il entretient deux ménages – or, le gouvernement de Vichy met un point d’honneur à recruter des fonctionnaires irréprochables dans leur conduite. Les deux époux libérés de toute obligation entrent en contact avec Louis Martin-Bret, ami de longue date, et avec les chefs de la Résistance de la Vallée de l’Ubaye. Maria, avec courage et sang-froid, les accueille dans son appartement du boulevard Thiers pour leurs réunions clandestines.

 

Les époux Borrély organisent secrètement, avec les membres du MUR (Mouvements Unis de Résistance), des opérations de parachutages aussi risquées que fréquentes sur le plateau de Valensole. Ernest finit par être arrêté par la Gestapo. En juillet 44, malade, il est transféré à l’infirmerie de la prison d’Avignon. Une expédition de plusieurs hommes, dont son fils Pierre, réussit à le faire évader.  Après la guerre, Ernest recueille les fruits de ses combats politiques et résistants. Membre de la délégation municipale à la Libération, il est élu au conseil municipal de Digne aux élections du printemps 1945 et devient adjoint au maire de la ville.

Durant cette même année 1945, redevenu rédacteur en chef du Travailleur des Alpes en remplacement de Raymond Savary, il est élu membre de la direction départementale de la SFIO puis président du Conseil général des Basses-Alpes. Il le reste jusqu’à sa mort.

Maria ne joue, après la guerre, aucun rôle politique au niveau national ou local.

Ascète de l'écriture (1948 - 1963)

 

 

Maria demande le divorce qu’elle obtient en 1948 alors que, curieusement, les rapports de l’écrivaine et de son mari se sont apaisés. Lorsque gravement malade, il vient lui demander son aide, elle l’accueille dans la petite maison du quartier du They où elle s’est retirée et le soigne jusqu’à sa mort le 18 septembre 1959.

 

 

 

 

 

Maria est devenue « mystique ». Son dernier ouvrage, Les Mains vides, se veut une sorte d’évangile des pauvres.

 

Sa rencontre à Digne avec Alexandra David Néel, la lampe de sagesse, finit par la conforter dans ce chemin de vie. L’exploratrice reçoit Maria dans sa maison à plusieurs reprises et il ne fait pas de doute que cette rencontre lui apporta un soutien fondamental dans son mode de vie ascétique.

Maria Borrély est morte le 23 février 1963 dans sa petite maison du They et a été inhumée deux jours plus tard, sans fleurs ni discours, au cimetière de Saint-Véran où Ernest Borrély reposait depuis quatre ans, ne laissant que peu de traces dans la presse.